RÉSUMÉ DE LA THÈSE
PRÉSENTÉE PAR ANNE-DOMINIQUE OLLIVIER
SOUS LA DIRECTION DE M. JEAN LE GALL
EN DECEMBRE 2003
A L'UNIVERSITÉ DE BRETAGNE OCCIDENTALE (BREST)

(pour en savoir plus : email)

GEORGE SAND – ALFRED DE MUSSET :
GRANDEUR ET DÉCADENCE D’UN MYTHE LITTÉRAIRE

Entourés de quelques seconds rôles savoureux, George Sand et Alfred de Musset sont les personnages principaux de l’histoire dont nous allons parler. C’est surtout de la relation qui les a unis, et qui a permis à plusieurs livres de s’étaler sur la place publique, dont nous allons nous occuper. Des auteurs célèbres, une histoire marquante, des autofictions plus ou moins transparentes, une succession de publications «comme un écho» en un temps record...

Ce travail se propose d’établir l’historique de ces ouvrages aux consonances voisines et pourtant très différents qui sont :

L’intérêt principal réside dans le fait que leurs auteurs entretiennent tous entre eux des liens plus ou moins marqués et qu’ils racontent, de surcroît, tous la même histoire à quelques variantes près.

On ne présente pas Alfred de Musset, l’un de nos poètes les plus célèbres. George Sand, quant à elle, s’illustre comme étant l’une de nos femmes françaises écrivains parmi les plus reconnues. Quant à Louise Colet, autre personnage féminin, on la connaît beaucoup plus en raison d’un certain arrivisme. Paul de Musset est le frère aîné de son illustre cadet cité précédemment... Peu connu du public, il a pourtant, lui aussi, publié des ouvrages divers. Gaston Lavalley est un provincial de la région de Caen qui se laissa prendre au jeu et tenta, lui, l’écriture d’une pièce de théâtre intitulée EUX qu’il eut l’audace de signer « Moi »... Mathurin de Lescure est un moraliste, relativement connu sur la place de Paris, qui vit rouge lorsqu’il découvrit qu’il avait été pris de vitesse par G. Lavalley qui , sans le savoir, venait de lui voler un titre qu’il considérait déjà comme sien.

Alfred de Musset fut lié à George Sand, puis, dans une moindre mesure, à Louise Colet. Ces auteurs se sont côtoyés pour la plupart et se connaissent donc bien. L’origine de leurs livres se trouve là.

L’éclosion de la polémique a lieu suivant un processus rapide constitué de trois étapes fondamentales à la manière d’une pièce de théâtre en trois actes.

- Acte I : en 1836, le public n’a, pour l’instant, pu lire que La Confession d’un enfant du siècle. En 1859, il découvre un roman de George Sand, qui s’intitule ELLE ET LUI. Commence-t-il à douter ? Trouve-t-il ce récit suspect ? Pour tenter d’y répondre, il va falloir attendre l’acte II.

- Acte II : quelques mois après, Paul de Musset, le frère d’Alfred, entre en scène en publiant un LUI ET ELLE et, ne songeant qu’à répondre, accrédite paradoxalement les dires d’ELLE ET LUI.

- Acte III : la parution de LUI de Louise Colet vient confirmer qu’il y a bien là un phénomène sous-jacent. La boucle qui s’était d’abord formée, se métamorphose en un nœud, qui va désormais se révéler impossible à défaire.

L’aventure de George Sand et d’Alfred de Musset a été à l’origine de ce que nous appellerons des « pages inspirées »…et que nous aurons plaisir à relire, et à faire revivre…

George Sand et Alfred de Musset ne vont pas cesser de subir « les feux de la rampe ». Originaux tous deux, talentueux, jeunes aussi, ils ont été l’objet de passions de la part de leurs amis respectifs, comme de la part du public.

Si nous croyons pouvoir parler d’histoire mythique, c’est qu’aujourd’hui, cent soixante ans plus tard, ces deux personnes occupent encore nos esprits. Un film leur a été consacré en 1999. On a [encore] voulu comprendre. On se souvient encore de leur histoire. Elle est en quelque sorte commune à tous. Elle prend un caractère « collectif », tout en ayant été tout à fait particulière. Ils n’ont jamais été seuls. Ils ont eu des observateurs, des spectateurs, et même des commentateurs qui ont constitué une sorte de chœur à ce drame antique, « version XIXème siècle ». Parmi eux, des amis, des ennemis aussi naturellement, des familiers qui tous, à des degrés divers, ont jugé bon de rendre publiques leurs opinions et leurs impressions. Car il semble de bon ton dans cette fabuleuse histoire de trancher impérativement. De décider auquel des deux incombe l’échec retentissant de leur amour. Certes il ne nous appartient pas de prononcer sur le fond un quelconque jugement, néanmoins, des faits peu connus plus que nouveaux, cela va sans dire, nous permettent d’organiser une réflexion sur la « brume intentionnelle » dont on a bien voulu les entourer, eux et leur histoire. Leur relation est l’antithèse quasi parfaite d’une histoire d’alcôve, tant de gens prétendent être les détenteurs d’une explication définitive.

Comment une aventure sentimentale, donc intime, privée, devient un événement, puis un scandale publics ? Comment un fait divers, presque anodin acquiert une dimension mythique qui va dépasser le cadre littéraire ?

Nous observerons l’exploitation littéraire de cet événement, exploitation initiée par Musset lui-même dans La Confession d’un enfant du siècle, où deux individus deviennent des personnages romanesques, voire romantiques. Près d’un quart de siècle plus tard, la mort de Musset donne une nouvelle impulsion à ce phénomène. Comment se fait-il que cette histoire revienne une nouvelle fois sur le devant de la scène, non seulement avec des publications opportunes, sinon opportunistes, mais aussi avec une étonnante « récupération » faite par la presse ? Celle-ci va alors se servir des auteurs autant qu’elle les sert. On passe de la vie au livre, de la littérature au roman-feuilleton, d’où notre titre « Grandeur et décadence »...

Dans la « masse documentaire », c’est en nous fondant sur leurs œuvres, les témoignages plus ou moins sincères que l’un et l’autre nous ont laissés en matière de postérité, sur celles qu’elles ont générées, les biographies nombreuses qui ont fleuri comme il fallait s’y attendre, que nous allons les faire revivre et tenter d’établir, le plus objectivement possible, les faits… Parmi ces œuvres, figurent La Confession d’un enfant du siècle, ELLE ET LUI, etc… Notre objectif n’est pas de prendre parti dans une telle histoire, – entreprise devenue illusoire depuis notre siècle. Il s’agit davantage de rappeler les faits, ce qui a donné un attrait original, insolite, presque un caractère « moderne » à leur histoire.

Lorsque nous disions que le couple n’était pas seul, il fallait voir là un euphémisme. C’est pourquoi, après avoir évoqué les témoignages des principaux acteurs, c’est de leur entourage qu’il nous faudra parler. Puis il conviendra de noter comment les hautes instances, celles de la presse, des critiques ont reconnu les faits, la manière avec laquelle ils ont choisi de traiter l’histoire de ce couple en général, mais aussi celles de l’un et de l’autre séparément.

De leur vivant même, loin de passer inaperçue, leur histoire a inspiré de nombreuses plumes et asséché bon nombre d’encriers. Le silence et l’indifférence générale qui, auraient dû leur être profitables, n’ont jamais existé. Tout le monde semble en effet montrer un intérêt certain et, fait beaucoup plus grave, vouloir apporter sa contribution, en donnant son opinion. Le public, la presse se sont approprié une histoire à caractère privé, en accentuant fatalement certains aspects. Elle devait correspondre à quelque chose de très marquant dans l’esprit de chacun, produire un écho formidable pour que l’on prenne ainsi la peine de saisir la plume, pour que l’on tienne à choisir publiquement son camp. Il fallait ou s’exposer ou bien se taire. Nous verrons tour à tour des partisans de l’un et de l’autre, entre lesquels il n’existe désormais plus de passerelle… C’est là que la création du mythe prend véritablement naissance. Nous y trouverons aussi le cœur du problème. L’aventure collective peut désormais commencer. Tous les ingrédients sont soigneusement et surtout malencontreusement réunis. Au départ, il s’agit d’une querelle de personnes. A la fin, on s’aperçoit que l’on a abouti à une polémique, à caractère sensationnel...